Interview « Patrice Franceschi, le corsaire de la république »

Interview réalisée par Jean-Luc Bertet, Le Journal du Dimanche (01/03/2009)

Photo : Bernard Bisson, pour le JDD


A 54 ans, la curiosité intacte, celui qui se définit comme un écrivain-aventurier, fin connaisseur de Platon et des Lumières, reprend la mer à la barre de la Boudeuse, avec une “lettre de mission” de la France: étudier l’impact des activités humaines sur la nature amazonienne, les problèmes de pêche en Patagonie ou encore les effets de la déforestation.

Il a l’agitation efficace. A 54 ans, il a déjà réalisé tous nos rêves d’enfance. Une remontée à pied jusqu’aux sources du Nil, une expédition dans la jungle du Congo puis en Amazonie, les pentes de l’Everest, un tour du monde en ULM. Cet homme qui n’aime pas la guerre a aussi vécu le conflit soviéto-afghan en tant qu’humanitaire puis que combattant, aux côtés des moudjahidin. Il a aussi connu un naufrage, en 2001, qui l’a rejeté, ruiné, sur le rivage. Mais, accoutumé aux vents capricieux, Patrice Franceschi a répondu à ce dernier coup du sort par un quitte ou double. Il s’est endetté pour réarmer une goélette et se lancer dans un voyage de trois ans autour du monde “à la rencontre des peuples de l’eau”, dont France 5 et France 3 ont diffusé les temps forts. Revenu en 2007, le marin se doutait qu’il allait ramer pour financer encore une nouvelle aventure. En dépit de la tempête économique, il est toutefois parvenu à décrocher une “lettre de mission de la République”.

Mais le franc-tireur conserve sa liberté. “Il ne s’agit pas d’un ordre de mission mais d’une lettre”, précise-t-il, à la manière de celle donnée par Louis XV à Antoine de Bougainville. A bord de La Boudeuse, celui-ci avait sillonné la planète entre 1766 et 1769 avec à son bord - une première -, des hommes de science pour, écrivait-il, “procurer des connaissances utiles à l’humanité”. En cette époque où fleurissaient les cabinets de curiosités, dans lesquels des spécimens des lointaines contrées évoquaient les étrangetés d’un si vaste monde, l’affaire avait fait grand bruit. Très grand admirateur de ces hommes des Lumières, Patrice Franceschi a baptisé ses voiliers successifs du nom de la goélette du XVIIe siècle. Sa Boudeuse est à peine plus petite que l’originale - 36 mètres, contre 40. Mais elle n’embarque qu’un équipage de 24 personnes, contre 210 en 1766, sans compter les poules, vaches, cochons vivants nécessaires alors à l’alimentation au cours de cette navigation aléatoire.

De nouveaux objectifs

La mission d’aujourd’hui a évidemment d’autres objectifs. Il s’agit d’étudier l’impact des activités humaines sur la flore et la faune des fleuves amazoniens remontés jusqu’à la cordillère des Andes, les problèmes de pêche dans les canaux de Patagonie, les effets de la déforestation, mais toujours à travers un “dialogue des cultures” avec les populations concernées. “Ça m’intéresse de protéger l’environnement des agissements des chercheurs d’or, mais, pour avoir beaucoup vécu avec eux, je sais leur malheur, leurs difficultés à nourrir leur famille. On ne peut pas se contenter de les condamner. La vraie question est celle d’une écologie humaniste.” Ensuite, après avoir passé le cap Horn - la cerise sur le gâteau de ce voyage de deux ans -, La Boudeuse voguera vers des îles menacées de disparition à la suite des changements climatiques pour y répertorier et, peut-être sauver, ce qui peut l’être.

D’aucuns trouveront dérisoire l’entreprise de ce “corsaire de la République”. Lui-même n’ignore pas les limites de son action, mais il lui importe avant tout de réinsuffler “l’énergie, l’esprit aventureux qui prévalaient jusqu’au siècle des Lumières, avant de décliner et de se perdre au XIXe siècle”. Il est en contact avec l’Education nationale pour mettre à la disposition des écoles l’expédition en direct sur un site interactif. “C’est essentiel de recréer de l’esprit d’aventure auprès des jeunes”, ajoute-t-il.

Car cet hyperactif à la poignée de main franche et à la silhouette musclée et sèche ne rechigne pas à s’asseoir tous les jours devant son cahier ou son ordinateur portable. A dire vrai, Patrice Franceschi se partage depuis toujours entre l’aventure et l’écriture. Il a rédigé près de vingt-cinq livres et réalisé une vingtaine de documentaires. S’il lui fallait à tout prix avouer un métier, lui qui n’a de cesse de vouloir casser les cases dans lesquelles on veut le faire entrer, se revendiquerait comme écrivain-aventurier. Il insiste : “L’aventure serait dépourvue d’intérêt sans l’écriture et la culture.” S’il a passé ses brevets de marin et d’aviateur, il est également doctorant en philosophie. Fin connaisseur de Platon, il héberge sur sa table de chevet “depuis qu’ils sont parus, en 1988, les présocratiques et les stoïciens dans l’édition de la Pléiade. Il a fallu que [je] les rachète après le naufrage de [ma] première Boudeuse”, se souvient-il. Ils s’agissaient de ses seuls objets de “valeur”.

500 000 de dettes

L’homme n’a en effet pas accumulé. Il n’a ni maison, ni voiture, ni Rolex et son vieux téléphone portable serait la honte d’une cour de récré. En achetant l’actuelle Boudeuse, il s’est endetté et doit encore 500 000 euros. Il espère, à l’issue de cette expédition, avoir liquidé ses dettes, mais sans demander à l’Etat de prendre l’aventure à sa charge. “Je lui ai proposé de m’aider à m’introduire auprès des entreprises pour les convaincre de financer une mission publique, définie dans le cadre de la lettre, avec de l’argent privé.”

Evalué à 1,5 million d’euros, le budget total des deux ans d’expédition va enfin permettre de payer l’équipage. Jusque-là, seule la perspective aventureuse avait attiré des bénévoles. Mais “si le volontariat fait partie du jeu, à la longue, le bénévolat plonge tout le monde dans les ennuis avec l’absence de Sécu, notamment”… Pour réduire les frais, Patrice Franceschi a suggéré à la Marine nationale, qui ne possède plus de trois-mâts, de contribuer à l’”effort de guerre”. Un effectif de cinq marins volontaires tournera sur le voilier. Les scientifiques payés par leurs laboratoires ou universités, le budget devrait suffire pour couvrir les salaires restants et les assurances.

“J’ai la chance de n’être jamais satisfait”

Pour autant, le capitaine n’aura pas droit à sa feuille de paie. “J’ai la chance, avec mes livres et mes films, de toucher des droits d’auteur très corrects qui me rapportent, bon an, mal an, 4 à 5000 euros par mois. Et si je réalise de nouveaux docs et écris d’autres livres, ces revenus amélioreront l’ordinaire du bateau. Il suffit de voir dans quel état sont les voiles pour se rendre compte qu’un jeu supplémentaire ne serait pas du luxe!”

Début avril, La Boudeuse devrait quitter les quais parisiens où elle est venue s’amarrer en septembre 2007, juste en face de la Bibliothèque nationale François-Mitterrand. Elle rejoindra ensuite Le Havre, pour une opération de carénage. Après une descente avec escales le long des côtes françaises, elle mettra le cap sur l’Amérique du Sud en juin. Les yeux noirs de Patrice Franceschi s’éclairent: “J’ai la chance de n’être jamais satisfait et d’avoir la conscience du temps qui passe. A 20 ans, on peut s’endormir, on a la vie devant soi. A 54 ans, chaque minute compte.”

(*) On peut encore visiter La Boudeuse et, avec un peu de chance, rencontrer son commandant durant tout le mois de mars. Quai de Bercy, 12ème

N.B : lien JDD article P.Franceschi : http://www.lejdd.fr/cmc/societe/200909/patrice-franceschi-le-corsaire-de-la-republique_191047.html#

Une réponse à “ Interview « Patrice Franceschi, le corsaire de la république » ”

  1. [...] Interview Ecocitoyen Paris Rive Gauche « Patrice Franceschi, le corsaire de la république » Mars 2009 [...]

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